Méthodes d’enquête

Nous nous sommes inscrites sur les trois applications téléchargées plus de 50 000 fois sur Google Play sous trois pseudos :

  • PhoenixK, femme cisgenre hétéroflexible, 25 ans, célibataire « Nouvelle sur Lille, aime tous types de fétichisme, surtout la violence 😉 », visage à découvert,
  • Raph25, homme cisgenre pansexuel, 25 ans, célibataire, « nouveau sur Lille, veut découvrir son côté dominant », visage à moitié caché
  • AndreasssX, femme cisgenre pansexuelle, 21 ans, célibataire, switch, « here to discover more », visage légérément découvert

Notre terrain présente quelques limites :

  • un corpus dépendant de la plateforme commerciale Google Play
  • un terrain mouvant : suppression et apparition fréquente de nouveaux profils et de nouvelles applications
  • une concentration locale de notre étude : région Hauts-de-France  
  • nous étudierons uniquement trois applis dominantes du marché français alors que le monde tend à se globaliser
  • un milieu sensible et anonymé difficile d’accès : par méfiance de nombreuses prises de contact peuvent se révéler infructueuses, de faux profils existent et notre étude des représentations de soi est entachée par le fait que nous ne pouvons illustrer nos propos par des photos dont les utilisateurs sont les propriétaires.

Ainsi nous ne prétendons pas à un travail exhaustif mais plus à une vue partielle du fonctionnement des interfaces, des pratiques et des représentations de soi des utilisateurs.

 

Deux possibilités d’approche avec chacunes leur limites
  • Proposer un entretien : un message nous présentant directement comme étudiantes en sociologie recherchant un entretien sur les pratiques BDSM. Néanmoins, les gens ne répondent pas forcément, tout le monde n’est pas prêt à se déplacer ou téléphoner, par message c’est un peu long, d’autant plus que ces applications ne sont pas pratiques pour écrire (lenteur). Il existe aussi le biai de l’auto-censure face à un entretien sociologique, les utilisateurs peuvent contrôler leurs réponses pour plaire au chercheur.

 

  • Le mode “carnaval de Venise” : ne pas dire que c’est un entretien sociologique même si cela pose des problèmes d’éthique (même si bien sûr aucune identité ne sera dévoilée), biais du flirt à utiliser pour arriver à ses fins et manque de réponses ou réponses incomplètes,biaisées.

Chaque sociologue a rencontré quelques difficultés, comme si elles étaient menottées…

 

PhoenixK

“Au début de l’enquête, j’ai envoyé quelques requêtes à caractère sociologique. Je n’avais pas de réponses. J’ai donc décidé d’aller chercher des réponses sans dire que je faisais une enquête en en “dragouillant”. J’ai parfois dû envoyer des photos suggestives pour favoriser la parole.” Mais :

  1. les interlocuteurs s’expriment de façon biaisée (drague)
  2. les réponses sont très incomplètes.

Premières conclusions : Seuls des hommes sont venus me parler, entre 19 et 50 ans, la plupart entre 25 et 35. Certains viennent de loin (Croatie, Danemark) et veulent “sexter” exclusivement, c’est-à-dire se dédier à des échanges sexuels online. La plupart se considèrent comme “initiés” aux pratiques BDSM  même si les plus jeunes veulent parfois se découvrir. La plupart sont venus me parler en premier en m’expliquant leur rôle. Ils recherchent souvent l’expérience dès le premier message en me demandant ce à quoi j’aspirais comme rôle.

 

Raph25, l’homme qui voulait explorer son caractère dominant

Avec la technique du “carnaval de Venise”, Raph25 n’a malheureusement pas trouvé chaussure à son pied…

“En tant que garçon cisgenre hétéro, il y a moins de profils féminins disponible.s La prise de contact a été infructueuse.”

 

Mais Petit scoop ! Derrière raph25, se cache une jeune femme sociologue menottée. Elle pense que sa façon de parler (peut être trop “féminine”) a pu avoir des répercussions sur le manque de réponses.

Cette hypothèse n’est pas à exclure mais peut être aussi que les femmes (comme sur des applications généralistes comme Tinder) répondent moins que les hommes parce qu’elles ont souvent plus de choix.

Phoenix sur ces applications BDSM a elle aussi eu plus de choix que Raph25.

Andreasssx, l’étudiante populaire auprès des kinksters

Dès le départ, Andreasssx a reçu beaucoup de messages, principalement d’hommes. Le profil est attractif ; l’opportunité pour se présenter directement comme étudiante menant une enquête sur le BDSM.

Les hommes se portent volontiers à l’exercice et acceptent de répondre aux questions.

Néanmoins, la drague subsiste dans la conversation et il est compliqué de mener une discussion d’enquête dans ce contexte et sur ces interfaces.

 

Mais alors ?

Finalement, nous sommes entrées en contact avec des utilisateurs même si hélas, nous n’avons pas réussi à mener d’entretiens. D’abord volontaires et motivés, les répondants nous ont ensuite laissés sans réponses. Un seul « Jeune Tommy » était motivé à nous répondre; puis nous a ghosté (plus répondu).

Les modérateurs n’ont pas répondu à nos requettes. 

 

Comment interagissent les utilisateurs?

Les premiers messages sont presque toujours caractérisés par l’expression d’un rôle “salut je suis dominant” par exemple et/ou une question sur la raison de l’interlocuteur sur l’application “qu’est-ce que tu cherches?”.

En fait, l’utilisateur se définit déjà par son rôle de dominant/dominé/fétichiste. Les relations sont toujours très polies et respectueuses. Lors de son immersion, phoenixk a découvert qu’elle devait s’en tenir au rôle qu’elle s’était attribuée sous peine de ‘lasser’ les autres utilisateurs. (pas tous !)

Une hyper-ritualisation des rôles

Dans ces applications, chacun essaye de maximiser ses chances de ‘trouver un partenaire’ et donc essaye d’avoir un comportement approprié à l’échange. Comme les présentations, les échanges peuvent être analysées avec les théories d’Erving Goffman sur le monde social.

Plutôt que de revêtir un masque de “séducteur”, ou de “personne cool” comme sur tinder ou OkCupid, l’utilisateur d’applications BDSM se définit d’abord par son rôle (dominant dominé) et montre un respect particulier pour son potentiel futur “date”. Comme dans les pratiques BDSM où les partenaires définissent ensemble de nombreuses règles dont un safe word.  

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